IL FAUT QUE JEUNESSE SE PASSE

Publié le par Tournys

« Il faut que jeunesse se passe ! »

 

 

 « Jonathan Livingston le Goéland n’était certes pas un oiseau ordinaire.

La plupart des goélands ne se soucient d’apprendre, en fait de technique de vol, que les rudiments, c’est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur pâture, puis de revenir s’y poser. Pour la majorité des goélands, ce n’est pas voler mais manger qui importe. Pour ce goéland là cependant, l’important n’était pas de manger mais de voler.  »

 

Richard Bach, Jonathan Livingston le Goëland.

 

 

 

     L’enfance est le plus souvent, dans les pays stables qui sont de plus en plus rares, une période privilégiée faite d’insouciance et de découvertes, avec, par crises, l’affirmation de son moi, l’affirmation de son caractère et la volonté d’utiliser les proches pour la satisfaction de ses besoins, de ses envies. Il se construit ainsi un ego naturel indispensable, qui est ce en quoi chacun est unique dans la société où il vit.

     Le passage obligé, le grand séisme qui secoue et remet tout en cause est la puberté. La jeunesse, elle, est le temps de l’envol, mais n’en va-t-il pas des humains comme des goélands ? Qui veut prendre son envol vers l’Autonomie véritable qui est le retour à l’Unité de Soi ? En délaissant les nourritures terrestres ! La jeunesse est le temps d’une expérimentation qui mène à la maturité. C’est le début d’une revendication d’autonomie restreinte, relative à l’horizon familial et social ; elle a certes ses racines dans l’enfance, mais prend souvent un caractère aigu. Il faut, comme le dit si bien le dicton populaire, « que jeunesse se passe ».

     Alors, découverte de l’autre sexe attirant. Refoulement, défoulement, peurs, tentatives, possessivité, altruisme, blessures, traumatismes, rêves… La jeunesse se passe donc à expérimenter, en imitant ou en s’opposant, à échafauder des projets, voire à lutter contre les moulins à vent. Découvrir qui l’on n’est, ce que l’on voudrait faire, ce que l’on voudrait avoir, ce que l’on voudrait être n’est pas une mince affaire ! Au moins croit-on pouvoir y parvenir, le plus souvent. L’être humain, dans sa recherche, a le droit à l’erreur, qui est inévitable ; les circonstances lui permettent de le voir et de rectifier sans que s’ancre une culpabilité inutile et stérile. Mais encore faut-il avoir quelque humilité pour cela ! La sempiternelle répétition de l’erreur devient faute, et les rectifications se font de plus en plus lourdes. Il faut assumer alors l’enchaînement inéluctable des causes et des conséquences, cercle vicieux qui ne peut s’ouvrir qu’en « voyant » (un voir qui n’a rien à voir avec les yeux !) l’illusoire de ce jeu des formes…

     C’est en général une période d’enthousiasme où l’être est tout feu tout flamme, à moins que, ne sachant ou ne pouvant soulever la chape de plomb des conditionnements, il ne se replie dans un enfermement qui, à l’extrême, peut devenir suicidaire ou dans un autisme plus ou moins profond. C’est le temps des « premières fois » où les choses se découvrent. Puis le recul se fait, la distanciation, les leçons des expériences… Certains deviennent vieux avant l’âge ! Peut-être l’était-il déjà dans leur jeunesse ! Comme la société tend toujours à repousser la joie de vivre pour plus tard, « quand tu auras ton bac », « quand tu auras un métier », « quand tu seras à la retraite », « après la révolution », « après la mort », « au paradis des biens pensant », etc., les plus vivants comprennent qu’il vaut mieux aller à l’essentiel pour vivre heureux tout de suite, ici et maintenant, loin des belles paroles, des promesses fallacieuses, des faussent utopies, des lendemains qui déchantent. La plupart se laissent piéger, et il leur faut alors faire des mues douloureuses pour grandir.

     Cet adolescent observe les contradictions qui l’entourent. Ceux qui prônent la paix font la guerre, voire la guerre à la guerre ; ceux qui disent aimer un jour, haïssent le lendemain ; ceux qui sont non violents n’acceptent pas qu’on leur marche sur le pied et ceux qui prêchent ceci ou cela ne le pratiquent pas ! Dur constat qu’il faut surtout s’appliquer à soi-même, pour être autant que faire se peut dans la cohérence… La recherche se fait d’un modèle à qui s’identifier, au moins un temps. Qu’y a-t-il d’autre à faire alors que de jouer la vie, comme les « Enfants », dit-on en alchimie. On n’attend plus la solution des parents, des amis, du gouvernement, des institutions, etc., mais on se prend en charge, on comprend que le seul que l’on puisse changer, c’est soi-même et que la joie de vivre, c’est aimer, chanter, danser, rire, laisser le flux de vie s’exprimer dans le beau, le bon, le bien, tout en laissant naître une intention qui mène au-delà… On se prend en main pour faire son paradis terrestre, le meilleur possible, même si le but n’est pas là ! Mieux une âme réjouie qu’une âme triste.. Car évidemment, chacun est, tôt ou tard, confronté aux maladies, malaises, accidents, morts qui le touchent ou touchent ses proches. Les épreuves ne manquent pas sur le chemin, surtout si l’on veut que les choses soient autrement que ce qu’elles sont ! Surtout si l’on ne veut pas accepter les conséquences de ses actes et de ses paroles ! Cela est impossible ! Se heurter aux réalités de ce monde n’entraîne que vaines souffrances.

      C’est surtout l’éveil du pulsif sexuel qui pousse l’être humain à la recherche de sa complémentarité ; une recherche heurtée faite de désirs et de craintes, de maladresses, de naïvetés, de déconvenues, d’utopie dans une société frelatée par l’argent, la publicité, le paraître. C’est l’expérience de l’une ou l’autre des multiples drogues qui offrent des ersatz de bonheur et laissent ensuite l’être humain blessé, abîmé, déçu. Alcool, musique, cannabis, tabac, sexe… Et dans ces drogues, ne pas oublier les plus insidieuses, les plus pernicieuses peut-être : se vouer aux études, au travail, à la hantise de réussir dans la vie,… qui est loin d’être réussir sa Vie.

 

     Parfois, lors d’un instant privilégié, se fait comme l’expérience de l’Unité du Tout, c’est comme un désir au-delà du désir qui s’engloutit dans l’océan et son propre corps vibre avec les autres corps, comme le poisson disparaît dans l’onde du banc de poisson. Un instant, comme par magie, l’isolement cesse, l’océan vient habiter la goutte d’eau. Mais la peur entraîne la crispation qui rompt aussitôt la magie entrevue, ou bien la routine de l’habite, du quotidien étouffe ce miracle dont se garde la nostalgie.

     Lors de cet apprentissage, il est très important de se construire une colonne vertébrale et non une carapace, protectrice croit-on ! Important de suivre sa propre loi d’action ! Important de ne pas être infidèle à sa propre parole sous peine de se discréditer soi-même ! A-t-elle été dite sans connaissance de cause ? N’a-t-elle pas envisagé toutes les conséquences ? Cela est pratiquement inévitable, mais il n’empêche qu’elle doit être tenue, ou bien reprise dans la franchise d’une mise au point sereine lorsque cela est possible. De même la volonté est nécessaire, sinon, stagnation ! Jusqu’au point où elle deviendra un handicap en devenant rigidité là où il faudrait la souplesse...

     Chacun décide de sa « Quête du Graal » à sa mesure ! Il s’agit de découvrir sa raison d’être sur cette terre, dont le métier n’est le plus souvent qu’une parodie.

     L’humain qui se sent incomplet cherche à l’extérieur ce qu’il ne peut trouver qu’à l’intérieur de lui en se connaissant pour ce qu’il est. Mais il s’oblige à penser selon les idées reçues et il accepte cet esclavage. Il souffre d’être incomplet, il est un mélange d’éléments horribles et bons, pathétiques et incoercibles, il est inachevé. Chacun doit créer son âme en la nourrissant et ceux qui omettent de le faire sont des morts vivants et ne le savent pas. Ils ont dans leur regard une sorte d’hébétude avec parfois l’arrogance que donne les idées toutes faites, obstinés dans leur pathétique ridicule.

     Se succèdent alors les identifications à une personne ou une autre, à une cause, à une croyance rassurante, suivies de rejets pour ceux qui, lucidement savent faire le point de la situation pour repartir dans le flux qu’ils ont momentanément abandonné en cristallisant ce qui ne peut l’être. Cristallisation aussi dans le couple, ou dans le rejet de l’autre après consommation ! Cristallisation dans une tâche servile inhumaine par peur de manquer… Cristallisation dans la haine de l’autre par incompréhension et peur. Cristallisation dans l’attachement à son pré carré qui refuse l’errance…

      Pourtant, pour tous, comme le chêne est en germe dans le gland, l’Homme Parfait est en germe dans l’homme déchu. De même, pour reprendre l’image sculptée sur les portails de nos églises, l’arbre vert est déjà en puissance dans l’arbre apparemment mort dans lequel la sève est pourtant concentrée et en qui la vie peut toujours être re-suscitée.

     Les intuitions peuvent être remarquables au cours de cette période de la vie, mais comment oser avoir raison contre tous ? Alors on se conforme à son semblable en obscurité et l’on verse, comme lui, dans le fossé. On laisse étouffer ce germe qui s’enkyste au tréfonds de l’être, attendant des jours meilleurs.

     Chacun naît et est élevé dans la religion de sa tribu, chrétienne, bouddhiste, musulmane, laïque, communiste… C’est inévitable ! Mais il est anormal de mourir dans cette croyance conditionnée. Il faut oser le grand large, larguer les amarres, traverser les tempêtes, faire naufrage et repartir… Sinon, c’est une vie encore avortée en puissance ! C’est pourquoi il est nécessaire, et le plus tôt est toujours le mieux, d’avoir une Direction d’Intention.

 

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