Être Intelligent ?

Publié le par Tournys

La mise en oeuvre de sa propre intelligence

 

 

 

            Le manque général d'intelligence entraîne actuellement une schizophrénie quasi planétaire
qui conduit l'humanité vers de graves traumatismes : guerres, génocides, famines, misère et
marginalisation d'une grande partie des populations, maladies tant physiques que psychologiques,
épidémies de suicides, etc.

Une action en profondeur ne s'impose-t-elle pas de toute urgence ?

            Pour répondre à cette question, une première remarque s'impose : La première façon de
défendre l'intelligence ne serait-elle pas d'être soi-même intelligent dans son comportement sur les
trois plans physique, relationnel-émotionnel et mental ? De toute évidence, la seule intelligence que
l'on puisse mettre en œuvre, c'est la sienne ! On ne peut défendre l'intelligence qu'en se comportant
soi-même de façon intelligente. Cela paraît du plus élémentaire bon sens... Pourtant...

            Est-il juste de considérer la schizophrénie collective comme la somme des schizophrénies
individuelles ? Ou bien encore le manque d'intelligence globale de la société comme la résultante des
manques d'intelligence des individus qui la composent ? Cela n'est pas certain. Les germes sains, le bon
sens, que l'on trouve particulièrement dans les milieux populaires moins touchés par la mentalisation
excessive qui caractérise la classe intellectuelle dirigeante, sont très souvent étouffés mais
existent encore potentiellement. Ces milieux simples ont encore quelques bases morales mais peuvent
de plus en plus difficilement échapper au conditionnement dominant. Ceux qui auraient un peu plus de
bon sens n'ont pas le pouvoir de décision et ne sont pas écoutés. Pire encore, ils semblent perdre immanquablement ce bon sens dès qu'ils accèdent à un pouvoir décisionnaire !

            La force d'un ensemble de lois injustes impose des comportements souvent aberrants qui ne sont
acceptés qu'avec beaucoup de réticences, faute de mieux : école obligatoire de fait que les enfants et les
jeunes ne supportent plus dans sa forme actuelle d'enfermement, vaccinations obligatoires exagérées,
médecine officielle despotique, impôts injustes, tracasseries administratives, etc. Est loi injuste toute loi
au service non pas de l'intérêt général mais de celui d'un groupe de pression particulier. Conformisme,
lâcheté, croyance en sa capacité personnelle de tirer son épingle du jeu, individualisme, tous ces
comportements anesthésient les velléités d'opposition. De fortes personnalités réagissent cependant en
créant de nouveaux groupes de pression au service d'un intérêt catégoriel et la situation d'ensemble
perdure ou s'aggrave inextricablement.

            La tentation est forte, si l'on ne veut pas courir au martyre et vivre en paix, de composer pour un
moindre mal avec ce que l'on ne peut pas affronter à soi tout seul. A moins que la possibilité soit
donnée de se regrouper autour d'un pôle véritable. La trame de l'existence se tisse inévitablement de
bien et de mal ; les deux concourent au même but, le juste. Le bien est très vite gangréné par le mal
lorsqu'il ne se renouvelle pas continuellement. Seul un renouveau continuel du bien peut lui permettre
d'atteindre au juste. La bonne volonté, l'intention bonne au départ, révèlent très souvent des effets
pervers ; tout est alors faussé. Renouveller sans cesse le dynamisme de la vie est le seul moyen pour
que la mort ne soit pas irrémédiable mais pour qu'elle soit le tremplin de la vie toujours neuve.

            Cela ne demande-il pas un très long apprentissage ?

 

            Jusqu'où le détournement du juste pulsif à l'intérieur de l'être peut-elle être supportable
sans aller au reniement ? N'est-ce pas cette attitude qui induit inévitablement à terme maladies,
dépressions, suicides, mal-être permanent de tous ceux qui se trouvent coincés entre des exigences
contradictoires et conditionnés par des croyances absurdes ?

            La première intelligence ne commande-t-elle pas d'apprendre déjà les leçons de la vie ?

            Il est remarquable de constater que nombreux sont ceux qui ont payé consciemment de leur vie la
fidélité à leurs convictions. Ils sont considérés souvent comme les phares de l'humanité qui pourtant les a
sacrifiés : Socrate buvant la ciguë, Christ montant au Golgotha, le prophète Mahomet empoisonné,
El Hadj pendu, Sorahvardi exécuté, Giordano Bruno, Marguerite Porete et tant d'autres brûlés par
l'Inquisition, Gandhi, Martin-Luther King et tant d'autres assassinés, etc. La liste du martyrologe religieux,
social et politique remplit les livres d'histoire.

            Ni perdre son âme, ni perdre sa vie, cela est-il possible ?

            Vivre tout simplement, est-ce utopique ?

            D'autres hommes, après avoir brillé d'un éclat tout particulier dans un domaine et enrichi l'humanité
 de leur vision ou de leur œuvre ont sombré dans la folie mentale : Gérard de Nerval, Pierre Louÿs,
Edgar Poe, Van Gogh, Camille Claudel, Nietzsche etc. Certains ont été touchés par la maladie, par la
misère, par de graves accidents...

            Il est non moins remarquable de constater que le destin collectif de l'humanité n'en est pas
amélioré apparemment pour autant. Il semblerait même que les maladies mentales de l'humanité n'ont
fait que se multiplier pour aboutir à toujours plus de charniers. L'enfer sur terre semble installé
durablement par l'enchaînement inévitable des causes et des conséquences pour une grande partie des
humains de ce siècle.

 

            L'échec apparent est-il irrémédiable ou la vie a-t-elle, au-delà de tout ce constat
pessimiste, son intelligence propre, sa direction d'intention, un but ultime au-delà de toutes les rêveries
humaines, but qui prendra une autre forme plus grandiose, plus extraordinaire que tout ce que peut
désirer une conscience individuelle étriquée, méconnaissant inévitablement un très grand nombre de
données de la vie ? Le destin est-il marqué collectivement ou bien l'individu a-t-il une existence
singulière qui ait une quelconque importance ?

            Il est évident que chacun vit dans son monde et rencontre les leçons, les événements, les
personnes, les situations, etc. correspondant à son état d'être, selon la loi de correspondance-
répondance, d'enchaînement des causes et des effets. Comment dès lors mettre le Point d'assemblage
 de son monde sur la bonne longueur d'onde pour vivre ce que tout humain souhaite dans l'intime de
son être, la santé, le bonheur, la joie, la paix ?

            L'humain, porteur d'une hérédité qui conditionne sa forme, c'est-à-dire son aspect physique, sa
sensibilité émotionnelle et ses possibilités mentales, est de plus conditionné socialement par une langue, une
 famille, une société, un climat, etc. Cela l'enserre dans des limitations, le modèle et lui donne
néanmoins un tremplin personnel pour vivre l'aventure humaine et élargir le champ de ses
potentialités. Inévitablement, il va remettre plus ou moins en cause le système de croyances dans
lequel il est conditionné, à moins qu'il ne se mette à son service en voulant assurer sa pérennité. S'il
s'enferme et s'entête dans leur étroitesse, il va être cause de son propre malheur, de ses propres limitations.
 S'il les élargit, il ne fait le plus souvent que remplacer des croyances par d'autres qu'il prend alors pour
la vérité parce qu'elles lui paraissent plus confortables et plus sécurisantes. Les croyances des uns se
heurtent à celles des autres et tissent inévitablement l'ensemble des drames de l'humanité. Il n'y a
en dernier recours que des croyances et le voir est très salutaire.

            Le théorème d'incomplétude de Gödel qui mit en émoi tous les logiciens du microcosme
mathématique lorsqu'il fut formulé peut s'appliquer valablement à tous les systèmes de croyances
religieux, politiques, philosophiques, etc. et non seulement aux mathématiques : « quelles que soient la
valeur et la souplesse d'une théorie générale, il subsistera toujours des propositions particulières
supposées vraies dont on ne pourra fournir la démonstration
.
[1] » De même la théorie de la
relativité généralisée trouve son expansion bien au-delà de l'observation scientifique des phénomènes
tout comme le principe dit d'incertitude. Reste la certitude qu'il n'y a pas de certitude humaine, du
moins pas de formulation satisfaisante possible dans une langue et à une époque donnée d'une
quelconque certitude qui ne puisse être inévitablement corrigée dans les temps à venir. Ainsi sombrent
toutes les mentalisations fermées. Tous les soubresauts de tous les intégrismes, quels que soient
les drames épouvantables qu'ils provoquent, signent la fin d'un temps.

            Alors l'intelligence, c'est de voir la vie telle qu'elle se manifeste et non pas telle qu'on voudrait
qu'elle soit. Et toutes les volontés qui veulent la soumettre et la réduire aux dimensions d'une c
ompréhension partielle, partiale, mesquine, sont vaines et ne peuvent qu'engendrer la souffrance,
souffrances individuelles que chacun connaît à cause de son ignorance ou bien pour s'être entêté
dans l'erreur, souffrances collectives que les dirigeants font subir à leur peuple pour les mêmes raisons.

            Comment la vie se manifeste-t-elle dans tous les règnes de la création ? Par la trilogie
traditionnelle création-conservation-destruction. Ainsi, à un certain niveau, toute joie est-elle
douloureuse et toute souffrance joyeuse puisque le cycle se referme inévitablement et que l'on a
conscience de cette joie au cœur de la souffrance, et de cette souffrance au cœur même de la joie.
Peut-on être à l'intime de soi dans ce Point immobile qui n'est en rien concerné et vivre en quelque
 sorte le samadhi les yeux ouverts, c'est-à-dire dans le déroulement trivial d'une vie ordinaire ? Cela
paraît être, pour l'instant, le but ultime, vivre en plénitude l'instant. Est-il possible d'être totalement
impliqué dans l'instant et non impliqué dans son être essentiel ? Lorsque l'harmonie n'est apparemment
pas donnée avec les êtres et les choses, le constat simple de l'état de fait suffit. Lorsque l'harmonie se
produit, la non-implication reste aussi essentielle. L'harmonie est toujours là, dans le constat de ce qui
est. La joie, la plénitude, la paix, la beauté, l'amour ne sont plus pour demain, plus tard, dans un
autre monde, ailleurs, mais au cœur de ce qui se manifeste.

 



[1] - Cité par IFRAH, Georges - Histoire universelle des chiffres - R. Laffont, 1994, tome II, p. 618.

Publié dans Initiatives actuelles

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